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| Lana Del Rey, "Born to die" |
Par « gens ordinaires », j'entends le public, ces personnes qui vivent sans trop s'attarder sur le comment du pourquoi, les phénomènes, les causes réelles et profondes de leurs émotions, et qui ne s'y attardent pas pour l'excellente raison qu'ils s'en fichent ; s'ils ne s'en fichaient pas, ils se donneraient les moyens de creuser et de comprendre ce qui leur arrive, d'où ça vient et comment c'est remonté, là, sans crier gare. Ces gens sont souvent spontanés, et la spontanéité est regardée comme quelque chose de positif ; les intellectuels sont considérés, souvent à raison, comme des empaillés : inexpressifs, froids, parlant à la rigueur de leurs larmes, mais n'en versant jamais. La spontanéité a certes un côté attrayant, vivifiant. Nous aimons les enfants parce ce qu'ils sont spontanés en tout, c'est-à-dire, aussi, irréfléchis ; les intellectuels nous barbent parce qu'ils réfléchissent trop. Or, en toutes choses, il faut un peu de spontanéité et beaucoup de réflexion. La spontanéité qui vous fait éclater de rire réjouit ; celle qui vous fait frapper un fâcheux peut vous coûter cher. Alors, de grâce, pas de culte de la spontanéité, pas de jugements trop négatifs non plus sur ceux qui, par nature ou par éducation, gardent pour eux leurs émotions au moment où il les ressentent. Chacun, je pense, a ses raisons d'exprimer ou non les émotions qu'il ressent sur le moment. Je plains juste le type qui voudrait bien éclater de rire, mais se le refuse, sous le prétexte idiot de la décence, par exemple. Ça ne se fait pas. Que va-on penser de moi ? Que dirait Mère si elle me voyait ? Je ne suis pas du genre à me donner en spectacle, etc. À celui-là, on botterait le cul volontiers, on placerait sous son siège des pétards — comme à celui qui ne cesse de réagir et de surréagir on mettrait bien une balle parfois, tant nous fatiguent ses emportements, ses nerfs à fleur de peau, sa frénésie, ses pulsions dangereuses et destructrices.
Je pense être pris à tort pour un intellectuel. Je pense aussi que je ne fais rien pour démontrer que je n'en suis pas un. Qui m'a lu (les quelques textes que j'ai publiés ici) sait que je maîtrise assez mes nerfs et que j'ai le don parfois de m'énerver avec le plus grand calme, dans la forme surtout. Je récuse d'ailleurs les catégories grossières : intellectuel, manuel, etc. On peut réfléchir avec ses mains et faire le con avec sa tête. Ces catégories devraient être réservées aux professions. Un notaire n'est pas un manuel, clairement ; un tourneur-fraiseur n'est évidemment pas un intellectuel. Ceci n'empêche que le notaire puisse être un connard patenté, doublé d'un jardinier de talent, et le tourneur-fraiseur un lettré, un type que les beaux-arts ne laissent pas froid, avec toutefois un mépris affiché pour ces fainéants que sont trop souvent les artistes dans l'esprit des laborieux.
Si j'en reviens à moi, et si je tenais à me décrire brièvement sous cet aspect, je dirais que je suis, plutôt qu'un intellectuel, un sensitif doublé d'un cérébral. J'aime à ressentir des émotions, et lorsqu'elles me surprennent par leur intensité au-dedans, je cherche alors à faire le lien, à établir la filiation entre l'émotion ressentie et son origine à travers les âges. Si l'émotion ressentie me semble extraordinaire par son intensité, sa rémanence (extraordinaire par rapport à ce que je sais qu'il conviendrait de ressentir plutôt pour un homme de mon âge, de ma culture, de ma sagesse supposée, ou par rapport aux émotions communément admises), je cherche alors ensuite à remonter le courant, jusqu'à la source primitive de ma si vive émotion ; le mot important ici est primitive, j'insiste. Si chaque fois que je me heurte le genou à une chaise, je m'effondre en larmes, on comprendra aisément qu'il y a, comme on dit en Belgique, un stuut, soit un truc qui ne va pas, et que ma réaction pour le moins excessive doit avoir des origines anciennes, sans doute traumatiques. Maintenant, chercher ne signifie pas qu'on trouve. Chercher, en soi, peut-être un but, le but. On peut se poser des questions et se soucier peu des réponses. C'est en quoi, je pense, je ne suis pas un intellectuel. Les explications ne me contentent pas (« Comment ça marche ? ») ou me laissent de marbre. Je suis intéressé surtout par le sens des choses, les causes profondes des événements. Je me fiche de savoir comment la pluie se forme dans les nuages ; ce qui m'intéresse, au-delà du pur phénomène, de la rationalité, c'est pourquoi la pluie me rend triste, par exemple ; d'où ça vient, dans quelle mesure je ressens cette tristesse, si j'en suis affligé et combien de temps, combien profondément, et si d'autres ressentent la pluie comme moi et s'ils ont réfléchi à cela. Le fonctionnement d'un smartphone ne m'intéresse pas (ni son usage, pour ce qui me concerne) ; mais qu'un pareil objet soit devenu aussi nécessaire, aussi vital, dirait-on, voilà qui pourrait accrocher mon attention, si les objets avaient un intérêt intellectuel pour moi.
J'ai un peu le sentiment de m'égarer, d'égarer le lecteur, de chipoter, comme si je n'avais dans le fond rien à dire ou pas assez, et que je délayais la sauce par fidélité à ma réputation d'abondance. Oui et non. Je sais de quoi je veux parler, de quoi je parle déjà, mais il faut un préalable, un bavardage initial, un peu de bruit — et ce bruit n'est pas pour préparer une diversion, ni pour mettre en branle un tintamarre (jouer un peu de flûte d'abord, parce que le bombardon d'emblée, ça ne se fait pas).
On peut discuter. Vous me direz que quelqu'un qui étudie les processus, cherche les causes, le sens, est obligatoirement un intellectuel. D'accord, mais pas un intellectuel selon la caricature : bureau, air penché, sourcil froncé, teint blême, ouvrages de références en pagaille, la gueule pleine de mots rares et de N'est-ce pas ? Qu'il le veuille ou non, qu'on l'aime ou non, un Finkielkraut est assez caricatural à cet égard ; mais pas vain, Dieu non. Quand j'écoute Finkielkraut et que je le vois cependant, arrive toujours le moment où je vois plus son attitude (donc ses effets, même s'il n'en joue pas, que c'est naturel chez lui de s'agiter ainsi) que je n'entends son discours ; il est si caricatural que je décroche volontiers et l'observe au lieu de l'écouter (même si, au fond, je l'écoute toujours, bien sûr), comme je cesserais de rire aux pitreries d'un clown pour me concentrer sur un aspect de sa personnalité.
Montaigne était certainement aussi intelligent que Finkielkraut et tout aussi érudit, mais il émane de ses écrits je ne sais quoi de plaisant (forme et fond) qui donne à penser que l'esprit de Rabelais plane encore (Montaigne a 20 ans à la mort de Rabelais), que l'on peut penser sans être pour autant funèbre ou tourmenté. Question de nature aussi, sans doute, et d'histoire, de culture. Tout ceci illustre bien mon propos. Dans le fond, je suis autant intéressé par les attitudes de Finkielkraut lorsqu'il parle que par ses propos, et lorsque je lis Montaigne, je m'attache au bonhomme, je le vois, l'entends rire. J'aime qu'il en aille ainsi.
Je ne cherche pas à dire que je suis un type complexe et que je dois être regardé comme un lascar, et respecté pour sa noble complexité. Ma vie prouve que je m'en tape, d'être considéré comme ceci ou comme cela par mes contemporains, réels comme virtuels. Je me soucie de ma façon de fonctionner par le constat que je suis obligé de faire de ma singularité. Je le savais, je le sais, et je le découvre à chaque fois pourtant, lorsque je suis confronté à mes semblables, que nous discutons un peu.
À ce propos, et a contrario, je me trouvais à discuter longuement voici peu, chez lui, avec un homme de 81 ans, un écrivain, ou plutôt un poète. Nous discutions avec une certaine familiarité, parce que sans avoir jamais échangé que des regards, nous nous connaissons (je le connaissais tel qu'il est, il a découvert qui j'étais, intellectuellement parlant), pour être nés dans le même village, entre autres. Par familiarité, je n'entends pas que nous déconnions sec, vidant des pintes, nous tapant sur le ventre ; il y avait pas mal de chaleur, et de son côté, de l'émotion ; il s'en est ouvert d'emblée, alors que nous étions encore sur son palier, lui essayant d'ouvrir sa porte et y parvenant malaisément. Il m'a alors dit qu'il était ému, et j'ai compris pourquoi : l'homme n'est pas un mondain, et dans cette partie du monde, dans ce pays rural, en ces temps de chienlit intellectuelle, les occasions sont rares d'échanger avec des gens aussi cultivés que vous, qui peuvent vous parler de Giono, de Bernanos, de Sartre, sans que ce bavardage soit un plat étalage d'opinions plus ou moins convenues (ce qu'il convient de dire des écrivains pour laisser entendre qu'on les connaît : Giono tout de même un peu facho, Bernanos malgré tout un peu catho, Sartre quand même bigleux). Nous étions dans la partie d'entrée de jeu, très à l'aise l'un et l'autre, et c'était agréable.
Une chose, à un moment donné, m'a frappé, et ce fut le sujet de la conversation pendant au moins une demi-heure : nous parlions autant de nous, sans parler de nous directement, que des auteurs que nous évoquions, parce que nous parlions de nos enthousiasmes respectifs et des écrivains en tant que dispensateurs moins d'idées que d'émotions, de couleurs, de sensations diverses. Quand on parle de Giono, par exemple, on n'a pas de remontées de citations, mais des couleurs, des textures, des odeurs, rien que du sensuel. Penser à Giono revient à voir un paysage se dessiner au-dedans de nous. Et c'est ainsi pour tous les écrivains, chacun avec sa couleur propre. Si je pense à Kafka (qui m'est cher, on le sait), je ne pense à rien de sensuel. J'ai une sensation d'inextricabilité, de nœuds, et si je pense à lui en termes d'images, je vois un tableau de Mondrian cubiste, palette volontairement réduite à l'ocre et au gris, avec des cases, autant de prisons pour moi, d'espaces mornes, même si je sais que les toiles de Mondrian ne doivent rien à l'univers kafkaïen et que Mondrian lui-même était sans doute étranger à cet univers.
Il fut aussi question, à mon initiative, de l'importance du moment. Je m'explique. Si vous me parlez de Rimbaud, que vous en parliez en bien ou en mal ou si vous êtes indifférent, je vais forcément vous demander à quel âge vous avez lu Rimbaud, tant il est vrai que découvrir Rimbaud à 16 ans, ce n'est pas la même chose que de le lire à 30 ou à 50 ans. Si on a lu, comme un ami d'antan, Sollers avant Sade, avant Dante, avant Joyce, on fera toujours grand cas de Sollers ; mais si on lit Sollers après avoir lu les trois auteurs précités (et d'autres), eh bien on n'admire pas du tout Sollers, ce qui s'appelle pas du tout : on voit un imitateur grossier, un plagiaire féroce, rien de plus, c'est impossible. Le moment, c'est donc celui de notre vie de lecteur où l'on lit tel auteur avant tel autre ou après. Tout cela fera qu'on aura de lui une opinion qui eût été peut-être tout autre en inversant l'ordre de lecture, que ce soit pour les écrivains (lire par exemple Sartre avant Balzac) ou pour les œuvres (avoir lu en premier, de Proust, comme ce fut mon cas, Les plaisirs et les jours et non Du côté de chez Swann comme attendu). Il va ainsi de soi que l'impression qu'on aura de Giono diffèrera, selon qu'on a commencé à le lire par ses livres du début ou par ceux, plus denses, plus faulknériens, de sa maturité littéraire. De la même manière, en musique, si vous aimez l'Arvo Pärt mystique de la deuxième période (tintinnabulum) et l'avez découvert par son De profundis, vous aurez ensuite toutes les peines du monde à croire que ce compositeur avait œuvré auparavant dans la musique sérielle et produit une cacophonie aussi effrayante que son Collage sur B.A.C.H. J'imagine aussi que si vous avez découvert l'amour à 18 ans dans les bras d'une femme qui aurait pu être votre mère, vous aurez sans doute ensuite quelque accoutumance aux femmes matures, et je crains fort que les jeunes filles ne vous fassent bâiller — mais je m'avance en un domaine que je maîtrise mal (celui des femmes matures)...
L'accumulation de ces moments constitue petit à petit votre sensibilité, et elle est singulière, croyez-moi. Nous ne sommes pas semblables, ni frères, parce que nous avons lu les mêmes livres, écouté les mêmes musiques, admiré les mêmes peintres. Nous aurons, tout au plus, des affinités. C'est déjà très bien. C'est à savoir et à ne jamais perdre de vue, que faire exactement la même chose que Pierre, Pol ou Jacques ne fera pas de vous un Pierre, un Pol ou un Jacques bis. Par là, je veux offrir une clé : ces gens que nous jugeons collectivement, par facilité statistique ou par paresse, sont dans les faits, quand on se penche sur eux au lieu de les regarder de loin, ou pire, de haut — sont dans les faits, disais-je, des personnes aussi singulières que nous-même, aussi riches au fond, mais elles n'en sont peut-être pas conscientes, n'exploitent pas ce filon ou s'en foutent, littéralement, tout en souffrant de s'en foutre.
Si je faisais des conférences, je parlerais de ça, j'inciterais les gens à s'ouvrir davantage à eux-mêmes, à s'exploiter en profondeur, à s'explorer comme on explore un continent inconnu, à dresser de soi une carte géographique, géologique et hydrographique même grossière. Ils éviteraient ainsi l'ennui, l'une des sources du crime et des passions néfastes ; et pendant qu'ils se pencheraient sur eux-mêmes, ils ne nuiraient pas aux autres et seraient, j'ose le croire, moins frustes, donc plus discrets qu'ils ne le sont quand ils pataugent dans leur gros égoïsme avide en éclaboussant tout le voisinage, sans le moindre égard pour quiconque, sans ce souci d'autrui qui caractérise une civilisation, quand bien même, de cet autrui, vous penseriez pis que pendre.
Edgard, tu t'égares.
Mais il n'y a pas dans la vie que les livres. J'ai trop longtemps donné aux livres, qui me l'ont rendu, là n'est pas la question. Lire lasse parfois, quand on a trop lu, trop demandé au papier. Sortir du livre, comme on sort de prison un beau matin, car en effet la lecture emprisonne et vous coupe du monde sensible, où les fleurs ont volontiers un parfum plus enivrant que les fleurs de rhétorique.
Mon histoire (autrement dit le sujet véritable de cet article) tourne en réalité autour de la perception interne (c'est une donnée en psychanalyse), soit une perception fondée en effet sur la conscience que je prends des processus mentaux internes, ces processus étant liés, chez moi, à des impressions dont la majorité provient, au départ du moins, de stimuli externes, par exemple la musique. Je vais essayer de me faire comprendre. Je ne vous parle bien sûr pas d'un truc qui aurait à voir avec la psychiatrie, même de loin. Éprouver le temps dans la chair même du temps, mettre à mal la durée par un court-circuit émotionnel, tout en gardant le contrôle des opérations et sans prendre de substances plus ou moins prohibées, pas même un verre de vin. Il ne s'agit pas d'une expérience, d'ailleurs. Je ne suis pas un chercheur et je ne suis surtout pas extérieur à mon objet. Je considère le phénomène du dedans, non du dehors. La question se pose alors de savoir si l'on peut soi-même s'ausculter. Il me semble qu'un médecin n'a pas besoin d'un confrère pour prendre son propre pouls. Je vois mal cependant un cardiologue s'opérer du cœur. Je n'en suis pas à vouloir opérer. Je n'en suis même pas à envisager un diagnostic. Je ne parle pas d'un mal, d'une souffrance dont je voudrais guérir.
J'ai commis déjà plusieurs articles sur le temps qui m'échappe et que je cherche à retenir en vain, sur cette hallucination crucifiante que provoque chez moi la conscience du temps effectivement écoulé, quand le passé commence à dater, tout cela mis en rapport avec la sensation que j'ai d'une proximité de type nostalgique. En 2018, je peux, non sans en être consterné, penser aux quarante-cinq années qui me séparent désormais de 1973, penser au temps que cela représente, à la quantité de temps, à ce qu'il en coûterait d'insupportable attente à un jeune homme si on lui disait d'attendre quarante-cinq années avant de pouvoir faire telle ou telle chose ; je peux donc penser à cette invraisemblable durée, objectivement, et éprouver en moi, au contraire, une proximité presque douloureuse avec l'année en question, comme si c'était hier et que j'en étais — et j'en étais, de fait, et c'était hier. Sauf que, si par hasard je visualise un film de ces années-là, je vois bien le temps qui a passé, même si je ne l'éprouve pas et que je pourrais même nier que quarante-cinq années valent en effet quarante-cinq ans et que si je devais marcher pendant quarante-cinq ans pour atteindre un endroit, je sentirais dans mes jambes le poids des ans, littéralement, et la fatigue du long voyage. Il est possible, sinon certain, que j'exprime là une perception tout à fait courante chez les gens plus ou moins âgés, comme il est possible aussi qu'il n'en soit rien, même si j'en doute. Je voudrais au moins en parler, précisément, esquisser sur mon papier la silhouette de ce fantôme surprenant ; bref, fixer un vertige.
Cette proximité dont je parle, c'est comme si je me souvenais d'un parfum senti une unique fois dans ma vie cette année-là, en 1973 donc — je ne focalise pas sur 1973, c'est un exemple, et j'aurais pris une durée de cinquante ans pour illustrer mon propos, si cela était tombé sur une autre année que 1968, dont on a un peu trop parlé à mon goût, et pour de trop politiques raisons —, et que je le sentais aujourd'hui, au sens propre du mot sentir, comme s'il venait d'être aspergé, alors que rien ne s'évente plus rapidement qu'un parfum. Voit-on de quoi je parle, enfin ?
Nous sommes tous plus ou moins nostalgiques. Je ne suis pas même sûr que ce dont je parle ait un rapport avec la nostalgie, entendue comme le regret des années écoulées, l'envie de retourner avant, quand c'était mieux que maintenant (on croit toujours que c'était mieux avant, mais c'est un leurre, on le comprend en réfléchissant un peu). Je ne sais plus qui, écrivain ou philosophe (je l'ai noté quelque part voici longtemps), avait défini fort justement la nostalgie ainsi : douleur que pose la proximité du lointain. Cela m'avait frappé. La définition répondait à un ressenti... sauf que la notion de douleur induit une souffrance, une pathologie en bourgeons, et que ce que je ressens, moi, la plupart du temps quand je me sens la proie de la nostalgie, n'est pas toujours dans l'ordre de la douleur, loin s'en faut. La douleur, s'il y a douleur dans ce processus, elle intervient quand je sors de mes souvenirs ou de mes rêveries, quand le réel du temps présent se rappelle à moi (un bruit intempestif, un appel, un cri).
Il existe un étrange « business » de la nostalgie des 20 ans. Les gens sont censés être plus émus au souvenir de leur 20 ans que d'un autre âge. On n'a pas tous les jours 20 ans, c'est vrai — mais on n'a pas davantage tous les jours 12, 17, 48 ou 107 ans ! J'ai eu 20 ans en 1982, et rien ne me dégoûte plus que les années 80. Ma nostalgie, en ce qui regarde mon temps, concerne une période assez fixe, entre 1966 et 1976, soit à peu près, c'est étrange, mes années de scolarité, moi qui n'ai pas été longtemps à l'école et n'aimais pas vraiment y être. Je ne suis donc pas nostalgique du temps où j'allais à l'école, même si l'école forme un arrière-plan à mon trip nostalgique. Ma nostalgie semble avoir un rapport avec la musique de ces années-là, mais ce n'est pas si simple. Si la musique d'alors était la cause de ma nostalgie, je n'aurais qu'à en écouter pour me sentir bien. Or, si je le fais, la musique n'épuise pas ma « douleur » ; elle m'enchante, et m'enchante de plus en plus. Je dois aussi faire le constat, soyons sérieux, que je n'écoutais pas de musique avant 71 ou 72. Chez ma tante, il n'y avait rien pour écouter de la musique, aucun disque, même de Georgette Plana ! Il n'y avait pas non plus de télé. Mon oncle avait un transistor sur son bureau dans la salle à manger (un transistor jaune canari, en bakélite, avec des grosses piles plates de 4,5 volts), mais ne l'écoutait pas en permanence, il s'en faut. C'est sans doute sur ce transistor que j'ai entendu pour la première fois cette chanson de Gérard Lenorman — Il, en 71, son premier succès — qui me fit annoncer à grand fracas que je serais chanteur ! En 71, j'ai 8 ans, 9 à partir de septembre. Ma nostalgie ordinaire commence, pour le principal, vers 66, comme je l'ai dit, et je peux en expliquer les raisons, s'agissant de la musique.
Je peux ici déjà signaler que ma nostalgie ne se limite pas à une époque de ma vie, puisqu'elle déborde de ce cadre vers le passé. Je fus longtemps un nostalgique sans doute folklorique du Moyen Âge, me souvenant presque d'avoir vu les pendus de François Villon sur le gibet de Montfaucon. Cette nostalgie-là est un effet de mon imagination, de mon exaltation à la lecture du bouquin de Pierre Champion sur Villon et son temps, à quoi se superposaient les suggestifs dessins de William Vance des Bob Morane en bandes dessinées de mon enfance, bédés dont j'étais friand, dont certaines m'impressionnaient fort, mettant en scène Morane, Ballantine et M. Ming dans un décor de Moyen Âge avec neiges et corbeaux, trognes et haillons, comme il convient ; et cela me convenait, certes.
Je me suis trouvé, voici plus d'un an, en présence d'une photo trouvée sur Internet, je ne sais plus où ni dans quel contexte, si je cherchais alors quelque chose ou si la photo tomba sous mon regard par le plus grand des hasards — ce hasard doué d'ironie qui fait toujours si bien les choses, puisqu'il nous met en présence des objets que nous cherchons ; lorsqu'on cherche quelque chose, le hasard ne joue aucun rôle, même si l'on trouve ce qu'on cherchait. Bref, et pour faire court (à ma façon !), je fus pris, à contempler cette photo, d'un singulier vertige, et dix minutes durant je ne pus détacher mes yeux de l'image, jusqu'à ce qu'un sanglot me fasse prendre soudain conscience que j'étais la proie d'une émotion forte, malgré moi. La photo ? Je l'ai décrite en deux lignes dans mon journal, à la date du jeudi 23 février 2017 (je ne donne pas l'heure, je ne m'appelle pas Renaud Camus et mon obsession du chrono n'est pas telle). Voici :
Une jeune femme de 20 ans qui se promène sur la plage de Daytona Beach, en 1957. Elle a aujourd'hui 80 ans, si elle vit encore.
Une jeune femme de 20 ans qui se promène sur la plage de Daytona Beach, en 1957. Elle a aujourd'hui 80 ans, si elle vit encore.
Rien de plus, rien de moins. J'ai décrit précisément ce que j'en ai retenu sur le moment, et ce qui m'a mis le sanglot en branle, ce n'est pas le visage de cette jeune femme, ce n'est pas son nom (c'était une anonyme, une passante au sens baudelairien du terme). Je n'ai pas cédé à une émotion esthétique, même si le fait que la personne ait été une jeune femme compte évidemment, puisque je mentionne son âge actuel, si elle vit encore. Cette simple et forte image m'a bouleversé, et toutes les images de ce genre ne me bouleversent pas, Dieu merci ! Alors quoi ? Une adéquation sans doute, un de ces moments parfaits dont parle Sartre dans La nausée, encore qu'avec pas mal d'ironie, si j'ai bon souvenir (c'est une femme qui parle, et elle a des prétentions, une sorte de théorie sur l'amour, sur ce que doit être l'amour à la mode intellectuelle !).
En 57, je n'étais pas de ce monde, et je n'ai pas fréquenté cette plage, et la personne sur le cliché n'était pas ma mère, par exemple. Alors quoi ? Que signifie cette émotion, ce sanglot long ? Je ne suis pas spécialement le roi du sanglot. Eh bien, il signifie ce que j'en ai écrit, rien de plus. J'ai pleurniché sans doute sur ma pauvre condition, j'ai éprouvé à un moment précis une émotion précise, en rapport avec la fuite pas même éperdue du temps, puisque le temps s'écoule sans faire de bruit, comme du sable, aussi discret qu'une plume ne cessant pas de dégringoler on ne sait d'où vers quel abîme.
Mais il s'est passé depuis quelque chose de bien plus révélateur, encore que là, une fois de plus, je suis incapable de vous dire révélateur de quoi. Il s'agit cette fois de musique, mais c'est en relation directe avec la thématique de l'image ci-dessus, puisque cela concerne la chanteuse américaine Lana Del Rey, connue pour jouer (on le lui a reproché, avec une virulence étonnante) avec les symboles de l'Amérique heureuse ou apparemment heureuse des années 50. Lana, comme l'actrice Lana Turner, et Del Rey comme la Chevrolet Delray. Le glamour, tout ça.
Je vais essayer de faire bref. Je ne suis pas vraiment porté sur les chanteuses trop populaires, et je ne les connais même pas, puisque je n'écoute pas la radio, n'ai pas la télé. Toutefois, j'ai découvert un jour Lana Del Rey comme pas mal de gens en France, par sa chanson Video games. C'était à la radio, et par le plus grand des hasards, un jour froid de février, au Canet, station balnéaire proche de Perpignan, dans la Mercedes SLK décapotable (mais ce jour-là, capotée) d'une dame que j'avais traversé la France pour rencontrer. Cette dame était à côté de moi quand cette chanson qu'elle ni moi ne connaissions a été diffusée. Nous nous étions regardés : c'est quoi, cette chanson magnifique ?
Rentré chez moi, je m'étais mis en quête de cette chanson, et j'avais trouvé une vidéo remarquable, extraite d'un concert (privé) que Lana Del Rey avait donné pour Canal+. J'avais ensuite écouté, au hasard, deux ou trois chansons de cette chanteuse, dont aucune ne m'avait arrêté, si bien que je n'avais pas enquêté plus avant. Il arrive qu'une bête chanteuse commette une belle chanson. Pas de quoi s'enticher d'elle. J'oubliai donc, jusqu'à ce jour, voici quelques mois, où je voulus réentendre la chanson et revoir la vidéo en question. La vidéo n'était plus disponible sur le site de Canal+ et je ne la trouvai point sur Youtube. Tout ce qu'il fallait pour exciter ma verve fouineuse.
Pour commencer, je lus la notice Wikipédia de la chanteuse, et deux ou trois choses me plurent, comme sa réponse à ceux, bien amers, qui lui avaient reproché de vouloir imiter les icônes de l'âge d'or hollywoodien, autrement dit d'être factice, d'être une créature, un produit marketing. Elle avait répondu qu'elle n'avait pas la prétention d'imiter qui que ce soit, qu'elle était seulement fascinée par le sentiment de bonheur qui émanait de cette époque, et qu'elle avait pour modeste ambition d'être heureuse. Je découvris ensuite une autre chanson magnifique d'elle, Summertime sadness, et c'est ce qui m'incita à télécharger toute sa discographie, raretés comprises, jusqu'au DVD du fameux concert privé de Canal+ (une merveille, à tous égards). J'écoutai donc, pour commencer, celui de ses albums qui contient la chanson Video games : Born to die. Je fus assez secoué par la qualité du disque, la voix de la chanteuse, la musique, ce mélange de nappes de synthé et de hip-hop, le tempo moyen, la tonalité générale du disque, quelque chose d'un peu désenchanté, de triste, oui, mais d'une tristesse... comment dire ?... aussi dénuée d'angoisse que belle, d'une beauté pleine d'élégance, grave et noble. Je ne sais le dire autrement. Je sentis, confusément d'abord, que cette chanteuse était vraie, qu'elle avait un vrai don, une vraie personnalité, une âme, assez loin des agitées de la glande et du bassin qu'on nous vante et vend par brassées depuis Madonna (la mère maquerelle du genre). Sans avoir sur elle la moindre opinion, sans avoir lu d'elle le moindre article ou interview, me contentant de sa musique, de sa voix, je fis la découverte majeure, bouleversante, d'une chanteuse exceptionnelle.
Pourtant, je vous assure, je ne suis pas du genre à m'emballer si vite, à m'enticher d'une greluche à micro, parce qu'elle aurait un beau grain de voix, un truc dans le regard (comme Barbara) ou une plastique avantageuse, un corsage à mettre la trique au loup de Tex Avery. Il y a bien sûr autre chose, une part de magie, une manière d'équation. Je poursuivis ma découverte en écoutant les morceaux du concert privé de Canal+ (je me souviens maintenant que je n'avais alors que le son, pas l'image, et que le son me procura la démangeaison d'avoir aussi l'image, en quête de quoi je me mis). C'est en écoutant ce disque (sans l'image) que la matraque émotionnelle s'abattit sur moi et que je fus, au sens propre, submergé de larmes, et que je ne compris pas ce qui m'arrivait, ce qui sortait là et pourquoi ça sortait. Je n'eus pas la paupière humectée, car je chialai pour de vrai, et je me sentis ensuite libéré, lavé. Ça me prit sur la version live de Born to die, la façon dont la chanteuse, par la seule magie de sa voix, parvient à vous exploser le sac à larmes. La chanson est triste, oui, si on veut ; triste, mais non pathétique. Tout sonne juste dans cette chanson, l'interprétation est parfaite (pas techniquement mais émotionnellement parfaite), et son acmé se situe à une minute trente de la fin, quand, au refrain, elle répète pour la troisième fois « We were born to die », en haussant la voix soudain au terme d'un bref crescendo, mais d'une manière qui vous déchire, vous poigne, vous laisse à la fin pantois, le cil détrempé, l'esprit reconnaissant — reconnaissance pour ce don.
Je pourrais commenter plus loin, analyser la chose, supputer, trouver d'autres exemples, et commenter derechef, jusqu'à commenter mes propres commentaires. À quoi bon ? Tout est dit. Tout est dit du principal, de l'événement et de son effet immédiat. C'est une révélation de quelque chose, mais de quoi et de quel ordre ? Est-ce purement émotif ? Est-ce dans l'ordre supérieur de la métaphysique, comme je tends à le croire et comme il serait flatteur pour moi ? Métaphysique personnelle ou quid ? Que faire de cela ? Faut-il, jusqu'à plus soif, jusqu'à plus de larmes, analyser la chose et la rendre stérile à force de réflexions ? C'est tentant. Je connais le bonhomme : il pense et puis s'oublie, se vide et se répand, tel un monsieur décidément trop vieux, perdu pour l'hygiène et la dignité !
Lana Del Rey est bien plus qu'une chanteuse. Elle est auteur-compositeur et interprète. Elle chante ses propres textes (écriture cinématographique, impressive, elliptique) sur sa propre musique (il existe de son premier album — Lana Del Ray A.K.A. Lizzy Grant — une version démo où elle chante s'accompagnant à la guitare électrique, où l'on peut considérer le travail initial, sans les ornements des arrangements futurs). Ce qu'elle chante, c'est sorti d'elle, de son histoire, de ses rêves, de ses échecs. Elle appartient à cette catégorie très américaine (et que je prise beaucoup) des singer-songwriters, où l'on retrouve, pour les anciens, Bob Dylan, Leonard Cohen ou Joni Mitchell, et pour les plus récents et intéressants Bill Callahan (Smog), Chan Marshall (Cat Power) ou Will Oldham (Bonnie "Prince" Billy). Un adolescent ou un jeune adulte, quelque part dans une ville improbable de province où le divertissement se réduit aux bars et aux mouvements des voitures à la gas station locale, s'ennuie à mourir et, dans sa chambre, compose à la guitare des mélodies sur des textes doux-amers tirés de ses propres expériences, des riens parfois, mais authentiques, dans tous les registres imaginables. Ça ne vole sans doute pas très haut, littérairement parlant — mais bon sang, que viendrait faire la littérature ici ? Nous parlons de musique populaire et de chansons, comme Gainsbourg en parlait, sans en faire tout un plat, face à Guy Béart (traité de connard par la même occasion) médusé, lui qui en parlait comme vous me parleriez de choses sacrées et rituelles. Ce qui m'intéresse là-dedans, et me fascine, c'est le résultat, l'adéquation entre la musique, les mots et la manière dont ils sont chantés, et qui provoque chez l'auditeur une résonance. Il y a dans ce processus quelque chose de magique. Ce que vous ressentez alors ne doit rien à l'empathie, et l'émotion n'est pas forcément adéquate. Le chagrin d'amour en chanson de tel artiste peut susciter chez l'auditeur une tristesse sans relation directe avec un sentiment identique. Votre chagrin d'amour, tel que vous le chantez, peut chez moi réveiller une tristesse étrangère à l'amour ou lointainement en rapport.
Il ne faut sans doute pas aller plus loin dans l'analyse. Tout cela est vieux comme le monde et tout le monde éprouve ce type d'émotions, à divers degrés, qui devant une image fixe, qui devant une scène de cinéma, qui en lisant un poème, qui en écoutant de la musique (avec ou sans paroles, musique légère ou savante), etc. L'émotion ressentie n'est pas en relation avec l'intelligence de la personne qui ressent cette émotion. Nous ne sommes pas dans un processus intellectuel. L'intellect n'intervient que dès lors où la personne cherche à décrire ce qu'elle ressent avec des mots, parce que dire que ceci ou cela rend triste est une chose, mais il m'importe, à moi, d'en savoir plus. Je suis loin de m'intéresser à la moindre de mes émotions. M'intéressent celles qui dépassent mon immédiat entendement, me surprennent par leur intensité, hors de tout contexte. Le phénomène me captive pour avoir observé que toute mon organisation mentale et mes souvenirs reposaient sur une structure sensible : la plupart de mes souvenirs d'enfance sont en effet liés à des émotions bien plus qu'à des événements, et à des émotions non spectaculaires (ni larmes, ni cris), mais intenses, dont je conserve le souvenir pénétrant. Je ne prendrai qu'un exemple parmi la centaine que je pourrais exposer : d'où vient que je me souvienne de ce moment, l'été 1974, où je suis avec ma radio portative assis en haut de ce que nous appelions « la Côte », à Chassepierre, en bas du Buisson des Cailles (où je suis né, où j'habitais alors), à hauteur du célèbre « point-de-vue » sur le village et la vallée ; il ne se passe rien, il ne s'est rien passé, je suis juste assis là, et la radio diffuse Oh very young, chanson alors récente de Cat Stevens. Il ne s'est rien passé, mais je me souviens de ce moment-là, parce que la chanson m'a rendu spécialement attentif, au point que, 44 ans plus tard, je m'en souvienne encore et pourrais à cinq mètres près désigner l'endroit où j'étais assis. Je connais désormais bien la discographie de Cat Stevens entre son premier album Matthew and Son (1967) et celui de 1974 (Buddha and the Chocolate Box) qui contient Oh very young. Il a écrit de nombreuses et très belles chansons, plus connues que celle dont je parle. Néanmoins, si ma préférée n'est pas forcément Oh very young, c'est elle qui suscite chez moi l'émotion (diffuse, étrange, pas obsédante) la plus authentique — la plus authentique sans doute parce que la plus ancienne, la plus ancrée en moi. Je la reconnais comme mienne, sans être capable de vous dire pourquoi. C'est une de ces chansons que le hasard d'une diffusion radiophonique et son adéquation avec mon état d'esprit du moment qui ont fondé ma sensibilité, ou plutôt l'ont révélée (car je pense de plus en plus que nous sommes au départ une terre plus ou moins vierge, que tout est possible sur cette terre, que tout est là déjà, sous la terre, et que ne pousseront que les herbes dont ce type de hasards artistiques aura permis l'éclosion. Je n'en ferais pas une théorie, toutefois : si la terre est vierge au départ, si tout en principe semble pouvoir y pousser, le substrat est donné — et les conditions météorologiques les plus favorables n'améliorent pas un piètre substrat, ni les formules magiques des gourous patentés).
L'épisode lacrymal dû à quelques chansons de Lana Del Rey a piqué ma curiosité et m'a convaincu de creuser le sujet, méthodiquement. Ce sera le sujet de mon prochain article, et peut-être du suivant, car je vais de découvertes en découvertes ; plus je creuse, plus je dois creuser encore, car il y a de quoi. Ce sera sans doute pour le lecteur (y en a-t-il encore, vu que je n'entretiens pas mon lectorat, ni mes amis, ni les roses de mon modeste jardin ?) d'un barbant rare, encore que je n'en ferais pas le pari, si ce lecteur n'est pas un mec des internets, le genre pressé, qui veut le meilleur du best of, en moins de cinq lignes, car le temps de ce lecteur est précieux, sinon compté.
Pour être honnête — car j'essaie de l'être —, cet article m'a pesé. Je l'ai commencé voici plusieurs semaines, puis abandonné, et repris hier, et achevé aujourd'hui. Il semble précéder un accouchement sans cesse différé, et différé parce que, peut-être, douloureux — ou vain.

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