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| Illustration de Georges Delaw |
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| Georges Delaw |
Je ne connaissais rien de ce Georges Deleau dit Delaw avant le début des années 80, jusqu'à ce qu'un jour une très vieille et toute petite dame me montre un article sur lui, paru dans le journal local du village belge ardennais de Herbeumont. Elle l'avait bien connu, se souvenait de lui au temps de sa jeunesse à elle, quand « l'Ymagier de la Reine » — ainsi qu'il se nommait lui-même — se rendait à Herbeumont, qu'il aimait beaucoup, où son père Jean Hubert était né, en 1833, avant de quitter la Belgique pour la France et Sedan où il fonda le Café des Soquettes, aujourd'hui débaptisé. Cette vieille dame, née en 1896 (et morte en 1992), s'appelait Hélène Deleau, et elle était la dernière vivante des trois sœurs de ma grand-mère maternelle Eugénie (1894-1948). Ma grande-tante, donc. Vous commencez à saisir le truc, je pense. Une histoire de famille.
Jean Joseph Deleau, né en 1807 à Orgéo, meunier à Herbeumont (le moulin, dont il fut le premier meunier, existe encore, restauré et aménagé en gîte ; il est aussi appelé « des nawés » — des prairies, en patois local —, ou plus rarement « des naives », comme sur la carte postale ancienne ci-contre), épousa en 1832 Anne Marie... Deleau ! Ils eurent l'année suivante un premier fils, Jean Hubert (le père de Georges Delaw), puis un second en 1836, Jacques Joseph, mon arrière-arrière-grand-père (qui, outre Arthur mon arrière-grand-père, aura un autre fils, prénommé Édouard (Edward), qui s'exilera aux États-Unis, en Pennsylvanie, pour travailler à la Pittsburgh Plate Glass Company, avant de traverser le pays d'Est en Ouest lors de la crise de 1929 pour s'établir à Los Angeles où il mourra le 25 février 1943, laissant une flopée derrière lui de descendants (DeLeau). Ne nous égarons pas toutefois et revenons à notre mouton noir, l'anarchiste Georges Deleau, dit Delaw.
Georges Deleau et moi avons donc des ancêtres communs, et j'en suis fier. C'est une petite vanité, qui doit vous sembler bien ridicule dans ce monde où chacun est fils de..., neveu de... Ce qui chez cet homme réputé gentil, affable et sage (selon Franc-Nohain) me plaît, ce n'est pas tellement son art (ce n'est pas Chagall, ni Renoir), c'est sa condition d'artiste au sein d'une famille spectaculairement grande qui n'en compte aucun, fors lui et moi, si on veut bien m'accorder ce statut.
J'ai longtemps été considéré — et je le reste dans une large mesure — dans la famille comme un bizarre coco, du seul fait de mon engouement, précoce il est vrai, pour la littérature et l'écriture, mon intérêt jamais démenti ni rassasié, ancien lui aussi, pour la musique ou la peinture — bref, la créativité artistique. De ce fait, quand je n'avais de moustache que l'ombre d'une, et le poignet douloureux à force de..., je m'interrogeais sur mon identité. À mon père, vraie bête de somme, bonhomme taciturne et toujours agacé, je ne ressemblais en rien. Son modèle ne m'inspirait pas (il disait détester les enfants, il en avait fait douze à ma mère). De l'aube au soir il courait, passait de l'écurie aux champs et des champs au jardin. Il coupait, fendait le bois, réparait une clôture, véhiculait des brouettes et des brouettes de fumier. En plus de ça, il avait un emploi rémunéré aux Chemins de fer, et pas une sinécure, puisqu'il était poseur de voies. Il courait sans cesse, et ce faisant me courait aussi sur les nerfs — et c'était réciproque. Je courais aussi à ma façon : au moins pressé. Je rêvassais, lisais, me gavais de hit-parades. Mon père avec sa gueule renfrognée rentrait soudain et me voyait le derrière collé contre la cuisinière, occupé à que dalle, ou bien à cracher sur la taque brûlante et à suivre, fasciné, le bouillonnement humide de mes glaviots. Je pouvais être plongé depuis des heures dans l'un des trois volumes du grand Larousse que le damné paternel surgissait toujours pour me houspiller — Ay ! ay ! ay ! — et me prédire un radieux avenir de bon à rien. Je pense à cet égard ne pas l'avoir déçu, si bien qu'à cinquante berges bientôt, messieurs, mesdames, je me targue d'être une perfection dans l'inutilité sociale ! On a voulu que... ? Eh bien je... ! Et merde aux pères !
L'artiste, de par sa sensibilité particulière, son attention aux choses en apparence futiles, sa perception éblouie du temps (je ne déteste pas avoir trouvé cette formule de perception éblouie, qui peut-être ne veut rien dire, mais qui me semble juste à cet instant, comme une note égarée mais parfaite dans une composition musicale) — l'artiste donc est un bon à rien pour le productif, l'agité, le grippe-sou. Au regard du bœuf à la charrue, le papillon et la libellule sont des êtres nuisibles ; ça volète et ça butine — quoi d'autre ? Ce que notre lourdaud à quatre pattes ignore, avec son cul bardé de mouches, c'est que le papillon comme la libellule le regardent, lui, comme un écervelé de première, un cinoque, un dingo ; ça trime, ça sue, ça pue — quoi d'autre ? Vieilles querelles animalières. Nous ne sommes pas toujours fait du même bois que nos pères, et si nous leur ressemblons par la gueule, la silhouette, la démarche, la casquette de guingois et le grimpant qui godaille, nous sommes quant au principal, l'esprit, des iconoclastes, du mort-bois, les gourmands du labeur — et j'entends bien gourmand au sens horticole de rameau inutile, pompeur improductif et assoiffé de sève.
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| Fresque de G. Delaw (Villa Arnaga, Cambo-les-Bains) |
Ce n'est pas tout, et je me gardais ceci pour la bonne bouche. En 1920, Delaw fit paraître un ouvrage illustré de quarante aquarelles et cent-dix dessins de son cru. Le livre est décrit comme, tout ensemble, journal intime, carnet de route et livre de raison. Il s'intitule... Sur les chemins de France ! Si je le savais, je le jure, je l'avais oublié. Je n'y pensais donc pas en rédigeant mon billet de ce 23 décembre, Amour, la France, lequel, du coup, à mon regard, sonne un peu comme une prémonition. Où la mer est bleue, ne peut être que doux le sable...
Impasse Girardon, un jour, Delaw avisa un gamin occupé à épingler un papillon sur un bouchon. Il l'aborda, apitoyé, et proposa quatre sous contre le papillon. Ravi de l'aubaine, le gamin accepta. Delaw sans perdre une seconde retira délicatement l'épingle et libéra le malheureux papillon. L'enfant déplora ce geste : « Oh ben alors ! C'était pas la peine de me l'acheter ! » Delaw répliqua : « Si, mon bonhomme ! Cela me fera un témoin à décharge pour le Jugement dernier. »
Tout n'est pas rose cependant. Où l'anarchiste rôde, qu'il soit de batiste ou de plastic, il faut du noir, et avec ça le ricanement bifide du Démon. Figurez-vous que mon père, à l'instar du sympathique et benoît Delaw, se prénommait lui aussi Georges. Il fallait bien qu'il y eût quelque part une ironie...





Ah, les Soquettes ! Le café de la place Turenne ! Mais c'est toute mon enfance, les Soquettes ! Il n'a pas seulement changé de nom : il a carrément disparu, voilà peu d'années (j'ai oublié ce qu'il y a à la place, je regarderai ça la prochaine fois…), après avoir résisté plusieurs décennies, et “dans son jus” – je veux dire : son jus "années soixante", tel qu'il était quand je l'ai connu, enfant.
RépondreSupprimerô oui tel est l'ironie du sort M'sieur Yanka.. Moi-même je descends des Alexandre Dumas, mon grand-père Roger Dumas était cet homme portant la médaille, celle remise au Musée Dumas de Paris..
RépondreSupprimerEt le sang coule, comme un ruisseau au devant de la Seine, tout frétillant de cette ardeur de l'Origine, il remonte le fleuve... cet arbre de vie du code Léonard de Vinci..
Vos écrits sont comment dire...merveilleux, je pense à ce film, de Lelouche " Itinéraire d'un enfant gâté " .. ou glacé qui sait .. en ces temps l'écran nous laisse de marbre, enraciné dans un seul grain de sable.
Mes sincères salutations, et remerciements aussi..
Je n'ai pas cherché cette information comme quoi le Café des Soquettes n'existait plus (en tant que bistrot ou en tant que bâtiment ?),mais je me suis demandé pourquoi Jean Hubert Deleau avait donné ce nom à son bistrot. Figurez-vous qu'on appelle les gens de mon village natal les Soquets (bûches), parce qu'ils ont, dit-on, la tête dure comme une bûche de bois (rire). Y aurait-il un rapport ? Faisant des recherches sur "soquet", je m'aperçois que le terme existe en... occitan, avec le même sens et celui de "souche de vigne". Une "soqueta" en occitan est une petite souche.
RépondreSupprimerJ'ignore pourquoi ce regain d'intérêt autour de Delaw et Depaquit. Il y a quelques années, on trouvait peu d'informations. Un ouvrage doit paraître en 2012 chez Mardaga : "Georges Delaw, l'imagier".
RépondreSupprimerAutre question. Delaw signait George, sans "s", à l'américaine (ou anglaise) donc. Le passage de Deleau à Delaw peut s'expliquer de la même manière, sauf que la prononciation de Delaw est presque identique au patois. Pour "eau", on dit "èwe" ici (en Gaume, mais Herbeumont, à moins de 15 km d'ici, n'est pas en Gaume, mais en Ardenne, ou le patois diffère - la Gaume étant une région géologique mais aussi linguistique).
Avec ça, Didier, je vous ai trouvé des anciennes cartes postales du Café des Soquettes. L'une d'elle date des années 60, à voir les véhicules sur la place.
RépondreSupprimerhttp://www.delcampe.net/list.php?language=I&searchString=sedan+soquettes&cat=-2&searchMode=all&searchTldCountry=fr&searchInDescription=N&sessionToken=sslLogin_396499b9a114ec4361bfebe8f14d21f3
"le grimpant qui godaille"
RépondreSupprimerEuh...Traduction????
"le grimpant qui godaille"
RépondreSupprimerPantalon avec de faux plis.
"Godailler" est un vieux mot français d'acception populaire, et "grimpant" est argotique.
On en apprend chez Yanka, hein ?
Le Café des Soquettes est devenu un marchand de fleurs.
RépondreSupprimerLe bâtiment existe toujours.
C'est bien des bûches ou bûchettes que vient le nom...
Attenant à cette boutique, il y a un immeuble où se tient une boulangerie. Sur le côté du bâtiment à 4 mètres de hauteur, il y a une plaque mentionnant la naissance de Georges Delaw, Imagier de la Reine.
Delaw et Depaquit étaient des anarchistes tendres.
Delaw a cependant fourni gratuitement des dessins à Jean Grave, pour sa revue anarchiste "Les temps nouveaux". Jusqu'au jour ou il eut besoin de nouveau d'un peu d'argent pour se nourrir...
J'aime bien votre blog mais vous oubliez de préciser que votre grand-mère maternelle Eugénie s'est mariée deux fois, et que son second mari était le frère du premier... Ce genre de détail mériterait citation!
RépondreSupprimerIl se trouve que je suis aussi en plein dans mes ancêtres Deleau en ce moment, mais ceux-là sont de Millebosc, en Saine-Maritime. Geneanet.org est une bonne source d'info!
@ Caroline
RépondreSupprimerPour Eugénie Deleau, je le sais d'autant mieux que si je suis le petit-fils issu de son second mariage (avec Désiré P.), j'ai été élevé chez la fille qu'elle a eu de son premier mariage avec Auguste P., frère de son second mari. Cette dame qui m'a élevé, Jeanne P., était l'épouse de Vital Alexandre dont je parle ci-dessus. Le monde est petit, si la famille est grande !
Je me suis beaucoup intéressé aux Deleau américains. Je possède pas mal de documents sur eux et leurs descendances (Altany, etc.) et même des photos de pierres tombales là-bas.
D'accord pour Généanet, sauf qu'il faut être très prudent et ne pas recopier bêtement les données d'autrui sans vérifications. Toujours aller aux sources, si possible, au plus près des familles. Il m'est arrivé de relever là-bas des grossières erreurs ou des données fantaisistes. J'ai prévenu les propriétaires de ces arbres, fort peu se sont donnés la peine de corriger. C'est que certains s'amusent à gonfler leur généalogie par accumulation de données...
@ Anonyme
Un grand merci pour ces précisions. Donc le sens de "Soquettes" est bien celui que je devinais. Ce qui me lie davantage au personnage, puisque par ma naissance à Chassepierre, je suis un Soquet (j'ai en effet la tête très dure !)
J'avais compris que Delaw était un anarchiste tendre, et je n'en doutais pas. Les Deleau que j'ai connus étaient d'une grande gentillesse.
Yanka,vous pourriez tout de même répondre à la duchesse de Montsoreau, la pauvre, son ésotérisme est une poésie
RépondreSupprimer@ Henri
RépondreSupprimerÉsotérique à moitié, ésotérique à demi, ésotérique pas du tout... Il y a des choses venant de certaines personnes que je suis plus à même que d'autres à comprendre, sans me prétendre plus intelligent pour autant.
Quelle richesse d'esprit !
RépondreSupprimerTrès bonne histoire. Il n'y a pas de suspens, mais on lit jusqu'au bout.C'est ça le talent !
RépondreSupprimerBon réveillon à tous !
RépondreSupprimerUn plaisir de vous lire ici @ Marco Polo :) !
Merci Yanka, pour tout ;-) ! Big BiZou !
Bonjour,
RépondreSupprimerj'ai coordonné en 2003 un n° de la revue "Les Amis de l'Ardenne" (n°1, été 2003, imprimé à Charleville-Mézières) consacré à Georges Delaw, avec de très nombreuses illustrations et un cahier couleur. Le n° est sans doute épuisé mais peut-être qu'en contactant la revue…
A l'occasion de cette publication, nous avons monté une expo avec la médiathèque de Sedan qui possède un fonds important sur Delaw et son compère sedanais Depaquit, premier maire de la commune libre de Montmartre, dessinateur incisif, grand pochetron et expert en gaudrioles.
L'exposition a été présentée à Sedan, Montmartre et Bruxelles, à la Maison du Livre.
Un livre est effectivement en préparation chez Mardaga. Les signatures seront belges et françaises.On évoque aussi une possible exposition franco/belge.
Bonjour M. Frechet,
RépondreSupprimerUne connaissance à vous, et à moi aussi désormais (J.-P. Vasset), m'a apporté ce soir, sans que je demande rien, le fameux numéro des "Amis de l'Ardenne" que je vais lire attentivement, d'autant plus attentivement que me voilà intégré au projet du livre à paraître chez Mardaga !
J'ai toujours apprécié les illustrations de Delaw, ce sont des livres en général recherchés. J'en ai quelques uns que j'aime bien feuilleter. Mais avec ce nom comment pouvaient ils tenir un bar? Merci pour cette histoire et à suivre donc en 2012.
RépondreSupprimer"Mais avec ce nom comment pouvaient ils tenir un bar?"
RépondreSupprimerEffectivement...
Le père de G. Delaw était conducteur de malle-poste à une époque. Apparemment il s'arrêtait à Sedan pour boire un verre aux Soquettes du père Not(e)aux. Il y fut engagé comme garçon de café, fit la connaissance de la fille du patron, l'épousa, finit par devenir le patron... L'histoire ne dit pas si les clients des Soquettes furent dès lors abreuvés d'eau...
bonjour,
RépondreSupprimerJe fait des recherche sur george deleau car j 'ai recuperé un tableau de lui au crayon tous a fait dans sont style et au dos un mot signé de lui remercient quelqun pour un certain jacque donc surement sont fils merci de me contacter
Poules-au-pas
RépondreSupprimerVilla Arnaga *
un… deux… trois petites poules
marchent au pas de l’oie
* haïku écrit le 18.05.13 en visitant la villa Arnaga qui est une maison construite par Edmond Rostand à Cambo-les-Bains (Pyrénées-Atlantiques) en 1903. Elle contient des fresques de Georges Delaw dont celle représentant une paysanne et trois poules